La question des nationalisations aujourd’hui

La crise sanitaire ayant mis en lumière les effets désastreux des politiques "néolibérales" qui se sont succédé depuis plusieurs décennies, la question des nationalisations, notamment pour les secteurs vitaux du pays, a été remise au goût du jour par certaines formations politiques (LFI avait déposé un projet de loi dans ce sens en avril 2020).
À cette occasion, nous proposons ci-dessous une analyse du parti écrite par le camarade Pierre Komorov sur cette question des nationalisations, qui sera également publiée dans notre prochain numéro d’Intervention communiste (sortie début septembre de ce numéro double 159 - 160)
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Récemment le PCTE (Parti Communiste des Travailleurs d’Espagne), parti frère membre de l’IPCOE avec notre Parti, a écrit en juin 2020 un article sur la question de la nationalisation, article paru sur Nuevo Rumbo, organe du Comité Central du PCTE. Le sujet mériterait un plus long développement qu’un simple article, mais d’emblée nous pouvons dire que nous partageons la contribution de nos camarades. L’URCF devenue PCRF a déjà écrit une brochure sur ce mot d’ordre. Mais depuis, le PCRF a ajusté et approfondi sa position, renforcée par l’expérience concrète de la campagne de nationalisation menée en 2010, de la situation actuelle et de l’analyse de partis frères.
Nous apportons donc modestement notre part à la réflexion communiste et brièvement, nous pouvons dire que trois éléments sont à considérer.

La découverte des moyens et voies qui font prendre conscience à la majorité des travailleurs (concept politique et non arithmétique) que le renversement du capitalisme est la solution pour se débarrasser des maux dont ils souffrent, est la question la plus difficile pour les communistes. Les dogmatiques ne savent pas répondre à cette question, ils disent seulement qu’il faut faire la Révolution… ; certes, mais comment, on ne saura jamais. Croire que la seule propagande et l’étude des classiques du marxisme-léninisme suffiront à force de vérités répétées à préparer le passage à la révolution prolétarienne est naïf et révèle une véritable coupure avec les masses populaires, tout comme de croire qu’il suffit au Parti d’être présent au moment d’une situation révolutionnaire pour rallier au socialisme les masses en lutte. Le léninisme nous apprend que cela ne fonctionne pas ainsi. Les opportunistes de droite, eux, déconnectent les objectifs intermédiaires (tactiques) du but final révolutionnaire (stratégique). Mais tous les mots d’ordre portent en eux ces déviations. Celui de nationalisation a ceci de particulier qu’il a été utilisé par de nombreux PC et qu’il convient d’en tirer des leçons en même temps que de tenir compte de la situation actuelle. Remettre en cause la propriété privée capitaliste et appréhender la question de l’État comme dictature des monopoles, voilà deux fondements de la politique communiste révolutionnaire. La nationalisation peut permettre d’être sur ces deux terrains en même temps, mais il faut, nous semble-t-il, parvenir à déjouer plusieurs écueils et tenir compte de la situation concrète.

D’une part, l’écueil d’une nationalisation par en haut.
Lénine nous apprend que les masses, en défendant leurs aspirations, éduquées par une ligne communiste véritablement matérialiste scientifique, se fondant sur leurs propres expériences revivifiées dans l’action, devront se convaincre que le socialisme est la seule alternative au capitalisme. Ce mot d’ordre ne peut nous intéresser que si les salariés d’une entreprise l’obtiennent par la lutte. Aussi une nationalisation par en haut type 1945 en France, ou par un gouvernement sans lutte ouvrière, selon la formule programmatique consacrée « nationalisation des secteurs clés de l’économie », ne fait pas avancer correctement les questions auxquelles sont confrontés les communistes pour organiser la classe ouvrière contre le capitalisme et son Etat. Nous voulons que ce soient des luttes de travailleurs pour sauver leurs emplois, qui gagnent une nationalisation. Nous voulons que ce soit le travail politique communiste auprès de travailleurs dont l’usine est menacée de fermeture partielle ou totale, qui les pousse à reprendre le mot d’ordre et à lutter pour sa réalisation. C’est cette lutte en soi, l’expérience des ouvriers pour gagner la nationalisation en touchant du doigt les questions de propriété et de l’État bourgeois qui donne au mot d’ordre un caractère progressiste et révolutionnaire. Ce sera le bien le plus précieux de la lutte (si le PC fait son travail) et qui va continuer, perdurer directement contre l’État capitaliste qui dirige la nouvelle entreprise. Le danger d’une nationalisation déléguée à un hypothétique gouvernement de « gauche » est d’autant plus fort en France. De nos jours, des survivances opportunistes existent dans le mouvement communiste, avec les « étapes » nationale ou antilibérale, remettant la stratégie révolutionnaire pour le socialisme à la réalisation de cette étape, conçue parfois comme stade intermédiaire entre le capitalisme et le socialisme (« Une République Sociale », disent certains de nos camarades...). Les tenants d’une étape préalable au socialisme sous-estiment ou nient la portée du concept léniniste d’hégémonie du prolétariat dans le mouvement démocratique, mais c’est également le facteur subjectif (masses conscientes et absence de PC reconnu en tant que tel) qui les pousse dans cette direction. Même en mettant seulement en avant l’objectif de l’étape ou en le mettant au même plan que l’objectif stratégique révolutionnaire, le mouvement ouvrier est éduqué pendant des années ou des décennies à l’idée que « le socialisme n’est pas pour aujourd’hui » et passe par des objectifs intermédiaires indépendants du but ou lointainement reliés. En France par exemple, des camarades ont tendance à placer de fait le prolétariat sous la direction du social-réformisme (PCF, FI…), ce qui ne veut pas dire qu’un Front social d’action ne soit pas possible et nécessaire, ou dans une alliance avec certains secteurs de la bourgeoisie (droite gaulliste, souverainiste).

D’autre part, l’écueil d’un mot d’ordre « hors-sol »
L’autre écueil, lié au premier, est celui d’un mot d’ordre de nationalisation calqué à toutes les entreprises et sans travail concret avec les travailleurs sur le modèle d’un soutien passif de la classe ouvrière à une échéance électorale. Il ne s’agit pas de plaquer un schéma tout fait, préétabli, consistant à revendiquer partout ce mot d’ordre ; nous pouvons partir de la base, le poser et agir dans les entreprises où les travailleurs luttent pour leur droit à l’emploi, droit fondamental, violé par le Capital, dans les entreprises où les travailleurs reprennent, même partiellement, un mot d’ordre s’attaquant à la propriété capitaliste. La qualité du travail du PC (même en construction comme en France) dans les entreprises est donc déterminante. Certains voudraient repousser aux calendes grecques ce travail communiste, même modeste, partant de la base, d’autres surtout en France, disent à tort que c’est l’affaire du syndicat et que le Parti ne peut s’en mêler.

Enfin, tout axe de lutte est subordonné à la stratégie, au processus de lutte révolutionnaire. Les sociaux-réformistes ne manqueront pas d’ailleurs, au fur et à mesure du rapport de force positif, de le contrer, de se rallier à la vieille conception des nationalisations bourgeoises qui satisfont le Capital monopoliste et la bureaucratie « ouvrière » qui y gagnerait de possibles sinécures. Récemment, le PCF, par la voix de Fabien Roussel, appelait à des «  prises de participation de l’État ou à une nationalisation ne serait-ce que temporaire d’Ascoval  » (sic). Les marxistes-révolutionnaires, gardant comme cap la perspective stratégique de lutte pour le socialisme, devront faire la clarté sur la nature de classe (bourgeoise) des nouvelles entreprises nationalisées. Toutefois ces entreprises nationalisées, où les emplois auront été sauvés par la lutte, l’activité productive relancée, les besoins en partie satisfaits par une lutte qui devra continuer, pourront servir d’exemple pour conscientiser l’ensemble du monde du travail sur la compréhension que l’avenir et le salut ne se situent pas dans un « bon repreneur » ou dans de « bonnes indemnités », mais dans le combat permanent contre la propriété capitaliste des moyens de production, par le processus qui, en posant en dernière instance et en solutionnant la question de l’Etat, conduira des nationalisations de certaines entreprises à l’exigence de socialisation de l’ensemble de l’économie. Ce processus révolutionnaire peut coïncider avec une « guerre de position », de longue durée entre le Capital et le Travail jusqu’à une « guerre de mouvement », l’offensive pour renverser le capitalisme.

Le mot d’ordre de nationalisation ne doit donc pas être surestimé et à notre sens, il ne peut être qu’un moment de la lutte contre le capitalisme, combiné aux autres campagnes et axes de lutte du Parti, formant toute une période du processus révolutionnaire historique jusqu’au bond qualitatif de la Révolution, du bris de l’État et de la construction de l’État prolétarien. Pour mieux orienter cet axe de lutte vers son caractère progressiste, il est sans doute important de gagner une nationalisation sans indemnisation et avec contrôle ouvrier. Cette exigence de nationalisation sans indemnisation revêt bien un caractère anticapitaliste puisqu’elle s’attaque (sans encore la supprimer) à la propriété capitaliste, aux diktats totalitaires de l’Union européenne qui interdisent de fait les nationalisations démocratiques, sans indemnisations. De même, cette exigence contrarie la politique mondiale des monopoles, principalement néo-libérale depuis des décennies, même si un retour à néo-keynésianisme fût-il « vert », n’est pas à écarter. Sans oublier que cette lutte nécessitera (ou initiera) un travail d’alliance de classes avec artisans et petits commerçants du bassin d’emplois, et qu’elle pose la question de l’existence, sous le socialisme, des activités de production comme l’industrie par exemple.
Ce mot d’ordre de nationalisation est donc compliqué à mettre en œuvre, c’est un élément à prendre en compte si le Parti l’utilise dans les masses. Il peut également réactiver des positions opportunistes dans le mouvement ouvrier, d’autant plus si le facteur subjectif (le Parti et les masses conscientes) est faible, comme c’est le cas dans beaucoup de pays dont la France.

Mais toute pratique présente un danger d’opportunisme, qui a sa source dans le système impérialiste lui-même. Si la revendication de nationalisations sans indemnisations n’est pas reliée à une stratégie anticapitaliste jusqu’au bout (la conquête du pouvoir d’Etat), les nationalisations échoueront dans l’objectif d’organiser la classe ouvrière contre le capitalisme et ses ennemis de classe. Les marxistes ne peuvent s’effrayer des dangers opportunistes inhérents à tout mot d’ordre. Celui de nationalisation permet de diriger ses coups à la fois contre la propriété et contre l’État. Son degré de progressisme dépend du rapport de force et de la qualité du travail du Parti Communiste, en s’initiant sous le capitalisme, cet axe de lutte ne prendra tout son sens qualitatif qu’après la Révolution jusqu’à l’expropriation finale des expropriateurs.

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